Vassili Dmitrievitch Polénov
Paysages réalistes prônant joie et beauté
Vasily Dmitrievich Polenov était un peintre paysagiste russe associé au mouvement des Peredvizhniki, artistes réalistes. Ses contemporains l’appelaient le « Chevalier de la Beauté », car il incarnait à la fois les traditions picturales européennes et russes. Sa vision de la vie se résumait ainsi : « L’art doit promouvoir le bonheur et la joie ». En tant que peintre et humaniste, il croyait sincèrement à la mission civilisatrice de l’art, de la culture et de l’éducation. Originaire de Saint-Pétersbourg, Polenov a grandi dans une famille aisée, intellectuelle et artistique. Durant son adolescence, dans les années 1860, la Russie fut animée par de grands esprits promouvant les vertus de la démocratie, du progrès et de l’éducation, et qui s’opposaient à l’oppression. Le père du peintre, Dmitri Polenov (1806–1872), était un archéologue et bibliographe renommé. En tant que représentant de l’Académie des sciences, puis comme secrétaire de l’ambassade de Russie à Athènes, il passa trois ans en Grèce. Là-bas, il rencontra d’importantes personnalités liées alors au monde de l’art et de la science : le peintre Karl Briullov et l’architecte Roman Kuzmin (qui, quelques années plus tard, participerait à la conception et à la construction de la maison familiale des Polenov à Imotchensy). À son retour en Russie, suivant les conseils reçus durant son séjour à l’étranger, Dmitri Polenov entreprit des fouilles archéologiques sur des sites anciens russes. Pendant de nombreuses années, il consacra ses connaissances et son travail au secrétariat de la Société archéologique russe. En 1860, il voyagea avec ses fils. Ce long périple à cheval les conduisit à Novgorod, Rostov, Iaroslavl, Souzdal, Vladimir et Tver. Vassili Polenov fut encouragé par son père à dessiner des croquis de tout sujet ancien intéressant qu’il rencontrait. Sa mère, Maria Alekseevna (1816–1895), était peintre et portraitiste ; elle avait reçu ses leçons de l’académicien Moldavski, collaborateur de Karl Briullov. Elle écrivit également en 1852 un livre sur la vie d’une famille passant l’été dans une datcha. « L’Été à Tsarskoïe Selo » fut ensuite réédité avec des illustrations réalisées par Vassili Polenov et sa sœur cadette Elena, elle aussi artiste. Vassili et ses frères et sœurs recevaient de leurs parents et grands-parents des connaissances générales en physique, histoire, géographie ainsi que des biographies de peintres et musiciens célèbres, et cette tradition a été consignée dans le livre de sa mère afin d’atteindre d’autres enfants. Sa grand-mère maternelle a également joué un rôle très important durant l’enfance du peintre. Vera Voeikova (1792–1873) reçut une excellente éducation étant jeune fille grâce à une femme qui l’éleva après la mort de ses parents. Elle connaissait bien la littérature française et russe. En tant que « mamie », elle sut transmettre l’importance de développer ses aptitudes artistiques et racontait aussi des histoires sur la guerre de 1812. Son fiancé, le colonel Alexeï Voeikov, avait eu des missions importantes dans l’armée à cette époque. Aujourd’hui, à la Maison-Musée de Polenovo, on peut voir une coupe en verre ornée des armoiries napoléoniennes : Alexeï l’avait récupérée dans un coffre contenant la vaisselle officielle de l’armée française. Un autre ancêtre important de Vassili Polenov était son arrière-grand-père, Alexeï Polenov (1738–1816). Célèbre savant, il fut le premier juriste russe à bénéficier d'une formation pluridisciplinaire (économie, histoire, philosophie, etc.). Il participa en 1766 à un concours d'essais organisé par la Société économique libre sur le thème suivant : « Qu’est-ce qui est le plus utile à l’État : que les paysans possèdent des terres ou uniquement des biens ? ». Son texte fut alors intitulé « Sur l’abolition du servage des paysans russes », une mesure qui ne devint effective que cent ans plus tard. Vassili Polenov s’est inscrit simultanément à l’Académie impériale des beaux-arts et à l’université de droit de Saint-Pétersbourg (1863–1871). Polenov étudia sous la direction de Pavel Tchistiakov et fut condisciple et ami proche de Rafail Levitsky, un autre artiste des Peredvizhniki et photographe renommé. Leurs lettres, conservées aujourd’hui au musée Maison de Polenov, constituent un témoignage intéressant sur les nombreuses expositions artistiques, mouvements et artistes de leur époque. Célibataires, Polenov et Levitsky vivaient et travaillaient ensemble à « Devich'e Pole » (le nom de la rue signifiant « Champ des Vierges »), dans le grenier de la maison Olsoufievski (la demeure d’Anna Vassilievna Olsoufievskaïa, future épouse de Rafail Levitsky). Cette maison est illustrée par Polenov dans son tableau « Le Jardin de grand-mère » (1878). En tant que l’un des meilleurs élèves de l’Académie impériale des beaux-arts, il reçut la Grande Médaille pour son tableau La Résurrection de la fille de Jaïrus (1871, Musée de l’Académie des beaux-arts, Saint-Pétersbourg). Cette œuvre constituait sa première approche d’un thème biblique, qui suscitait chez le jeune artiste un vif intérêt. Le prix qu’il obtint pour ce tableau lui permit, ainsi qu’à d’autres lauréats, de devenir pensionnaire (boursier) à l’étranger et de vivre en Europe aux frais de l’État russe. À la fin de l’été 1872, Vassili Polenov traversa l’Allemagne et la Suisse avant de s’installer à Venise, puis à Rome l’année suivante. Son séjour italien ne le stimula guère ; il manquait d’inspiration et travailla très peu. Néanmoins, deux rencontres majeures eurent lieu là-bas et marquèrent durablement son œuvre. Dans « la Ville éternelle », il tomba amoureux de la jeune Maroussia Obolenskaya, qui mourut tragiquement de la rougeole la même année. Rome fut également le théâtre d’une rencontre fructueuse et passionnante avec Savva Mamontov (1841–1918), riche entrepreneur, amateur d’art et philanthrope. Ensemble, en Italie, ils envisageaient déjà de créer un cercle d’artistes pluridisciplinaires. Le domaine des Mamontov à Abramtsevo semblait être l’endroit idéal pour y installer des ateliers d’artistes et un théâtre. C’est également en Italie que sa passion et son admiration pour le peintre Paul Véronèse (1528–1588), grand coloriste de l’âge d’or vénitien, furent confirmées. Vassili Polenov écrivit à son sujet : « Il possède quelque chose d’attirant qui fait tomber amoureux de son art ; on ressent le goût de la vie dans les personnages qu’il peint. » Il acquit aussi l’un de ses croquis, La Lutte de Jacob avec l’ange, qu’il conservera plus tard dans la bibliothèque de la maison-musée. Le deuxième grand chapitre de son séjour en Europe se déroule en France, à Paris et en Normandie. C’est à Montmartre, au 72 rue Blanche et au 13 rue Véron, qu’il installe son atelier à l’automne 1973. À Paris, il assiste aux événements organisés par Alexeï Bogolioubov (1824–1896), peintre officiel de la marine russe et chargé également de l’encadrement des jeunes pensionnaires de l’Académie impériale en France. Il joue un rôle essentiel dans la carrière des jeunes artistes, car il leur trouve des clients et les présente aux cercles restreints du monde artistique parisien. Chaque mardi, le précepteur organise des ateliers de céramique et de gravure tout en réunissant peintres, écrivains et chanteurs. La création de céramiques peintes constitue également un bon moyen pour les pensionnaires d’obtenir des revenus supplémentaires, ces objets étant très prisés dans la capitale française. Ces rencontres russes sont principalement fréquentées par les peintres Ilia Répine, Vassili Polenov, Constantin Savitski, Alexandre Beggrov, Nikolaï Dmitriev-Orenbourgski, Pentaleon Schyndler, Alexeï Harlamov et Mikhaïl Dolivo-Dobrovolski. Durant ces années, le peintre a essayé toutes sortes de peinture afin de trouver son véritable talent. Il a peint des scènes historiques (L’Arrestation du huguenot, grâce à laquelle il obtiendra le titre d’académicien), des scènes de la vie quotidienne, des portraits et de nombreux paysages normands. À son retour de voyage, il fit une déclaration décisive pour sa carrière : « Là-bas, j’ai essayé toutes sortes de peinture [...], et je suis arrivé à la conclusion que j’ai surtout du talent pour les paysages et les scènes de la vie courante, que j’exploiterai à l’avenir. » À l’été 1874, Ilia Répine et Vassili Polenov suivirent le conseil de leur précepteur Bogolioubov et se rendirent en Normandie à la recherche d’impressions spontanées. Là-bas, ils travaillèrent principalement en plein air, sous l’influence de l’école de Barbizon. Ils passèrent plusieurs mois en compagnie d’autres artistes russes à Veules-les-Roses, un lieu alliant falaises maritimes et paysages champêtres. Il acheva son œuvre européenne en retournant à Paris, se consacrant dès lors à des sujets historiques après cette période décisive de sa carrière dédiée aux paysages normands. À la fin des années 1870, Polenov se concentra sur la peinture selon la tradition réaliste d’Alexeï Savrassov et de Fiodor Vassiliev. Il chercha à exprimer la poésie silencieuse de la nature russe, liée à la vie quotidienne humaine, et ses tableaux reflètent généralement sa sensibilité et sa délicatesse, mêlant harmonie et apaisement, mais aussi nostalgie. L'école résidentielle européenne de Vasily Polenov s'est terminée prématurément parce qu'il a participé à la guerre russo-turque (1877-1878) en tant qu'artiste de guerre. Dans les années 1880, son œuvre fut remarquée par Vladimir Stassov, partisan de la Société des expositions ambulantes (les Ambulants), à laquelle il adhéra alors. Ce mouvement artistique naquit du désir de rompre avec les thèmes imposés par l’Académie afin de mieux représenter les préoccupations contemporaines. De plus, ses membres promouvaient l’accessibilité de l’art auprès du peuple en organisant des expositions itinérantes (non limitées aux centres artistiques que sont Moscou et Saint-Pétersbourg). À travers leur peinture résolument réaliste, ils cherchaient à dénoncer les conditions de vie de la population russe et à favoriser une meilleure alphabétisation. Ses œuvres suscitèrent l’admiration de Pavel Mikhaïlovitch Tretyakov, qui en acquit un grand nombre pour sa galerie. Il fut l’un des premiers artistes russes à parvenir à allier la fraîcheur chromatique du plein air à une finition artistique de la composition (La Cour moscovite, 1878 ; Le Jardin de grand-mère, 1878 ; L’Étang envahi par la végétation, 1879). Les principes développés par Polenov eurent une grande influence sur l’évolution ultérieure de la peinture de paysage russe (et surtout soviétique). Il commença également à participer aux retraites du cercle d’Abramtsevo. Ce nom provient du village où se trouve la propriété de Savva Mamontov. Savva et Vassili s’étaient rencontrés une décennie plus tôt en Italie et étaient désormais prêts à créer ensemble, entourés d’artistes de toutes les disciplines. L’essence même de ce lieu était d’offrir la liberté de création, en rejetant les canons esthétiques académiques. Savva Mamontov animerait ses ateliers en s’inspirant de l’art traditionnel et du folklore russe. Là-bas, toutes les pratiques artistiques étaient combinées : peinture, architecture, musique, mais aussi arts décoratifs et populaires tels que la sculpture sur bois et la céramique. Outre Polenov, les principaux artistes ayant participé à ce cercle étaient Repin, Viktor Vasnetsov, Constantin Korovin, Mikhail Vrubel, Elena Polenova (la jeune sœur de Polenov, une brillante aquarelliste et céramiste), Mikhail Nesterov, Maria Iakountchikova (future belle-sœur de l’artiste)… Abramtsevo reçut même le surnom de « Barbizon russe ». Le style néo-russe naquit au sein de ce domaine, préfigurant l’Art nouveau national. Polenov y peignit notamment L’Allée de bouleaux dans le parc, En barque (1880), La Voria (1881) et L’Étang supérieur à Abramtsevo (1882). Il travailla également à la scénographie. Notamment, il décora le manoir de Savva Mamontov à Abramtsevo ainsi que son Opéra privé russe. Plus tard, entre 1910 et 1918, Polenov participa à un projet de théâtre populaire. C’est là qu’il rencontra sa future épouse, Natalia (1858–1931), sœur de Maria Iakountchikova. En 1881, Polenov entreprit un voyage au Moyen-Orient et en Égypte afin de travailler sur le thème biblique. Il espérait y trouver des détails de la vie quotidienne et des paysages qui l’inspireraient pour représenter la vie du Christ. Il peignit de nombreuses études sur des scènes de la vie du Christ, mais la plus célèbre reste « Le Christ et la pécheresse », son chef-d’œuvre absolu. Ce tableau est considéré comme l’œuvre de sa vie, tant pour sa carrière artistique que pour la réalisation de ses vœux les plus chers. Il réalisa d’abord une étude préparatoire grandeur nature dans la demeure de Savva Mamontov à Moscou, avant de peindre directement l’œuvre finale, qui fut présentée lors de la quinzième exposition itinérante de l’hiver 1887. Alexandre III l’acheta, assurant ainsi au peintre une aisance financière après cette vente. De 1883 à 1895, Polenov a formé de nombreux jeunes artistes à l'École de peinture, de sculpture et d'architecture de Moscou. Ses élèves les plus talentueux furent Abram Arkhipov, Isaac Levitan, Konstantin Korovin et Alexander Golovine. L'artiste accordait une grande importance à l'enseignement de la technique et était très exigeant quant à la qualité des couleurs et des toiles. En 1893, il devint membre de l'Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg. Polenov fut élu membre de l'Académie des beaux-arts de Saint-Pétersbourg en 1893. À la fin des années 1880, Polenov rêvait d’une maison-musée à la campagne afin de diffuser les bienfaits d’une vie culturelle riche. Il souhaitait créer son propre lieu de création et d’éducation, mais aussi un endroit où exposer les collections archéologiques et artistiques rassemblées par sa famille au fil des décennies. En 1889, il effectua un voyage dans la région de Taroussa, à 130 km au sud de Moscou, accompagné de son ami et disciple Constantin Korovine. Frappé par la beauté du lieu, il décida d’y concrétiser son rêve, sur les rives de la rivière Oka. Grâce à l’achat par le tsar Alexandre III de son tableau Le Christ et la pécheresse (1884) pour la somme, considérable à l’époque, de 30 000 roubles, il acheta une colline sablonneuse dominant la rivière, non loin du petit village de Bekhovo. La maison, construite d’après le modèle de la maison de son enfance à Imotchentsy, fut achevée en 1892. C’est un grand bâtiment en bois de trois étages. Il en réalisa lui-même les plans ; le style général s’inspire de l’Art nouveau, qu’il appelait lui-même « scandinave », mêlant architecture romane et gothique ainsi que le style médiéval occidental. De l’extérieur, la maison reste très originale grâce à la multiplication des volumes et des façades, ainsi qu’à la variété des formes et des dimensions des toits. Le rez-de-chaussée abrite les pièces communes (bibliothèque, salle à manger, salle de jeux). Aux étages supérieurs se trouvent les salons, l’atelier de Polenov et le bureau de son épouse. De grandes fenêtres ont été disposées pour admirer la vue sur l’Oka et Taroussa à l’époque. Depuis lors, les arbres plantés par l’artiste, ses enfants et les paysans locaux ont progressivement partiellement obstrué la vue, mais ont créé une forêt dense. Des pins ont principalement poussé sur ce sol sablonneux. Peu à peu, il construisit également des dépendances : une remise à charrettes, des écuries, une maison pour les ouvriers, « l’amirauté », destinée à abriter les bateaux (aujourd’hui cette pièce est consacrée au diorama), une petite isba pour les enfants, et enfin l’atelier définitif de Polenov, « l’abbaye », un grand bâtiment en briques qui devait être son dernier atelier (il servit aussi pour des représentations théâtrales). Honorant la tradition humaniste de sa famille, Polenov améliora les conditions de vie des populations environnantes. Touché par l’état pitoyable des écoles et les conditions de vie difficiles des enseignants, il construisit avec son épouse deux écoles et organisa des voyages culturels à Moscou pour les instituteurs. Afin de répondre aux besoins des paysans, ils bâtirent également une église dont Polenov fut l’architecte. Les enfants des villages voisins sont régulièrement invités à des représentations théâtrales au domaine « Stary Borok ». En 1918, après la Révolution, la maison-musée devint le premier musée national et fut renommée Polenovo après la mort de l’artiste en 1927. Natalia Polenova, arrière-petite-fille de Polenov, dirige Polenovo depuis 2011.
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Master student
- Abram Efimovich Arkhipov Student
- Isaac Levitan Student
- Konstantin Alexeevich Korovin Student